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Les Entretiens des Civilisations Numériques

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Régine Debatty : “Les artistes apportent une vision critique des technologies”

Par Hubert Guillaud le 12/10/2006

DEBATTY

Régine Debatty s’est faite connaître par son blog We Make Money Not Art (WMMNA). Un site qui explore l’art numérique, le design d’interaction et les technologies pour témoigner des utilisations, questionnements et des détournements des nouvelles technologies par les artistes, les amateurs, les hackers.

InternetActu.net : Vous suivez de près la manière dont les artistes utilisent les technologies émergentes. Quelles sont aujourd’hui ces technologies ? Et qu’en font (ou que leur font) typiquement les artistes ?

Régine Debatty : Les artistes utilisent les technologies existantes et les technologies émergentes. Les technologies existantes sont celles qu’on connaît, qu’on utilise dans la vie quotidienne comme les téléphones mobiles ou les ordinateurs portables… Les “technologies émergentes” signifie qu’ils s’intéressent aussi à tout ce qui est biotechnologies ou nanotechnologies. Bien sûr, ils en font des tas de choses, mais je distinguerais trois fonctions, trois rôles principaux :

  • le premier est qu’ils rendent les technologies plus accessibles, plus drôles et souvent moins effrayantes. Ils en donnent une vision plus ludique.
  • le deuxième rôle des artistes consiste à pousser la technologie vers d’autres limites. Ils découvrent des technologies, s’y intéressent, s’en informent, essayent de les maîtriser mais finissent par jeter le mode d’emploi pour en faire des choses qu’ils ne sont pas censés faire. Cette recherche les amène à trouver de nouveaux usages… Parfois, ils ont de bonnes intuitions, un vrai regard vers le futur… et ils créent, avant les ingénieurs, des choses qui n’apparaîtront qu’après. Mon exemple préféré est celui d’un groupe qui vient de Berlin, Arte+com. Dans les années 90, il a créé une installation appellée TerraVision qui permet, à partir d’images satellite, de naviguer à la surface du globe, de zoomer, de naviguer thématiquement ou chronologiquement et d’observer par exemple les zones de pollution ou de peuplement. Et en 2005, on a eu Google Earth. J’aime à rappeler aussi que dans les années 80, Michael Naimark a aussi exploré ce type d’approche de la géographie, avec son Golden Gate Fly-over, mais ses images étaient prises par hélicoptères et recouvraient une zone bien plus réduite.
  • le troisième rôle, que je trouve le plus important, est que les artistes arrivent à mettre le doigt sur les implications, les complications et les complexités des technologies. Ils nous montrent quelles sont les conséquences éthiques, culturelles, politiques des technologies. Ce qui est caché derrière, et que l’on ne voit pas toujours ou dont la presse ne nous parle pas forcément.

InternetActu.net : Vous semble-t-il qu’il existe aujourd’hui des tendances, des pratiques, des centres géographiques majeurs dans cet univers ?

Régine Debatty : Les gens dont je parle sont essentiellement des Européens ou des Américains du Nord. Evidemment, il y a des artistes numériques aussi en Asie, mais la communication est plus difficile et il est difficile d’avoir accès à ce qu’il s’y passe. Au Japon j’arrive à avoir quelques informations, mais la scène numérique est aussi très dense en Corée et en Chine. Sans compter l’Australie… On dit que les Européens et les Américains ont un regard plus activiste et plus critique que les Japonais. Peut-être parce que les artistes japonais ont, très tôt, été invités à faire des résidences, à participer aux travaux des grandes sociétés technologiques… L’exemple le plus connu aujourd’hui étant Toshio Iwai qui a réalisé notamment un instrument de musique assez fascinant avec Yamaha, le Tenori-On ainsi qu’un jeu très amusant avec Nintendo ElectroPlankton (le site européen), qui permet également de faire de la musique également… Or on ne trouve pas cette même combinatoire en Europe ou aux Etats-Unis où ce type de partenariat existe de façon beaucoup plus marginale. Les sociétés qui disent à un artiste “voilà ma technologie, tu as carte blanche, créé-nous quelque chose et nous le commercialiserons peut-être ou peut-être pas”, sont rares. Cette liberté n’existe pas. Peut-être est-ce cela qui fait que les Japonais n’ont pas ce regard critique - il y a des japonais qui ont un regard critique bien sûr, mais cela reste marginal par rapport à l’ensemble de la production me semble-t-il.

InternetActu.net : De tels travaux expriment, presque par définition, quelque chose sur l’avenir : peurs, espoirs, désirs, révoltes… Y a-t-il des formes de consensus ? Quels questionnements importants vous semblent-ils émerger ?

Régine Debatty : En ce moment, je dirais qu’il y a beaucoup de peurs par rapport à la ville, aux grandes villes, à la perte de l’intimité qui lui est liée, via les caméras de surveillance, le data mining, les ondes électromagnétiques qui traversent le corps. Beaucoup d’artistes travaillent ces thèmes : dans le flot toujours grossissant des passants, comment regagner de l’espace par le biais d’une bulle privée - qui peut exister d’une manière véritablement physique, comme le dessine le projet de robe gonflable d’Ann de Gersem qui force les gens à s’écarter afin que celle qui la porte retrouve un peu d’intimité. Il y aussi beaucoup de “wearables” : comme ces vestes ou ces chaussures qui permettent de protéger les femmes en cas d’attaque et qui déclenchent des mécanismes de défense. Tout cela semble très physique, mais la peur des dangers invisibles, comme les ondes électromagnétiques, est également un moteur puissant de la création artistique : les artistes ont inventé toutes sortes de stratégies pour s’en protéger de manière non-permanente - car cela signifie aussi ne pas être joignable au téléphone, ne pas avoir l’internet qui fonctionne… Cela se concrétise par des cages de Faraday en forme de cabines téléphoniques ou des moyens de traverser la ville sans être vu et détecté par les caméras de surveillance. Parmi les grands thèmes, je dirais la ville, le corps - il ne s’agit pas forcément de devenir des cyborgs et d’avoir des puces implantées sous la peau, mais de notre relation au corps. Il y a les jeux aussi… Il y a beaucoup de thèmes, mais c’est vrai qu’en ce moment, j’ai surtout repéré la ville.

InternetActu.net : On sent dans beaucoup de travaux, à la fois une fascination vis-à-vis d’un monde plus “plastique”, et une crainte vis-à-vis d’une certaine perte de contrôle vis-à-vis de la machine, ou des pouvoirs qui la contrôlent. Y a-t-il des exemples particulièrement marquants ?

Régine Debatty : Un groupe australien nommé Tissue Culture & Art Project s’intéresse aux biotechnologies et a la chance de pouvoir collaborer avec un laboratoire scientifique. Ils font des choses assez étranges. Comme la troisième oreille que Stelarc va se mettre sur le bras, des ailes pour les cochons, et cette petite veste qu’ils appellent Victimless leather Jacket, c’est-à-dire une “veste en cuir sans victime”. Ils ont pris des cellules de souris et des cellules humaines qu’ils ont fait grandir en forme de veste dans un bioréacteur. Cela donne au résultat un joli manteau, tout petit, que seule une souris pourrait porter. Et ils ont montré leur installation aux gens : beaucoup ont été mal à l’aise, alors que la plupart se moquent de l’animal dont ils portent le cuir ou la fourrure sur les épaules. Cette veste qui grandit dans un bioréacteur et qui ne fait pourtant pas de victime, dérange. Le propos des artistes est de mettre en avant ce qu’il se passe dans les laboratoires aujourd’hui, avec les biotechnologies. On est capable de faire des êtres hybrides, d’agir, de triturer la vie. Quelle est notre relation à cette vie hybride à laquelle nous serons confrontés après-demain ? Quelle est cette nouvelle forme de vie ? Comment doit-on la traiter ?… C’est en proposant des exemples qui sont parfois un peu choquants, en tout cas souvent assez dérangeants, que les gens en parlent… Ce qui les amène à évoquer les sujets des technologies, des manipulations génétiques, et finalement, éveille tout un chacun à une certaine conscience.

InternetActu.net : Voit-on aussi émerger des utopies nouvelles ?

Régine Debatty : Je n’en perçois pas vraiment. Les artistes sont plutôt dans la critique. Je ne lis pas de science-fiction, mais j’imagine que cela sert à imaginer ce qui va se passer dans 10, 20 ou 30 ans, tandis que les artistes utilisent les technologies d’aujourd’hui pour voir ce que peut apporter un demain assez proche. Il y a sans doute quelques artistes qui travaillent sur des notions d’utopie, mais je ne les vois pas. Pas plus que je ne vois un groupe de recherche ou artistique qui aurait une pensée tournée aussi loin vers l’avenir…

InternetActu.net : Vous vous intéressez à la fois à l’art “social”, où les machines sont mises au service de l’échange et de l’action collective, et à des systèmes “évolutifs”, où la machine acquiert de plus en plus des comportements propres : s’agit-il pour vous de deux pôles opposés, de deux limites ?

Régine Debatty : Non. Pour moi, l’une des expositions qui m’a le plus bouleversé était celle des chiens robots de France Cadet. Elle a pris des chiens robots et les a reprogrammés en imaginant qu’ils ont fait l’objet de manipulations génétiques. Il y a par exemple un chien transparent, croisé avec des gènes de méduse et qui par moment se souvient de sa vie aquatique et se met à nager. L’exemple qui m’a le plus frappé, c’était Dolly, un chien qui a des gènes de vache et de mouton, né porteur de la maladie de la vache folle. Il y avait ce chien-vache, en train de marcher sur une pelouse en plastique. D’ailleurs, c’était très drôle… Et puis, alors que je prenais des photos, le chien s’est mis à trembler et il est mort. J’étais très très mal. Je me suis dit tout d’abord : “mais c’est pas bien ce que je fais, le pauvre animal”. Ensuite, j’ai été très fasciné par les robots, j’ai même eu un chien robot - qui ne m’amuse plus du tout d’ailleurs, je ne joue plus jamais avec. Mais cela m’a permis de me rendre compte que je pouvais avoir de véritables relations affectives avec des êtres électroniques… Je ne sais pas si cela répond à la question, mais pour moi la technologie fait tellement partie de la vie quotidienne, est tellement proche du corps, qu’elle va en faire partie. Ce sont donc les mêmes mondes.

Propos recueillis par Hubert Guillaud.

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